LETTRE DE BALTHAZAR (1)
La Rochelle- Madère
Mardi 16 à Mercredi 24 Septembre 2008
45°00’ N 5°59’W mer peu agitée, vent faible NE force 2 à 3 conforme aux cartes de prévision météo que nous communique Maxsea/Chopper par l’excellente liaison satellite Iridium. Je viens de prendre mon quart ce matin à 5 heures. Après une vérification des paramètres du Perkins et un examen de l’horizon vide mes pensées vagabondent sur cet océan aux reflets d’argent que nous envoie la pleine Lune.
L’équipage, dont certaines ne sont pas encore amarinées, n’est pas mécontent d’éviter cette fois-ci les colères du golfe de Gascogne, même si un vent portant paresseux nous a contraint au début de la nuit à rouler le grand génois pour faire route au moteur.
Objectif : la Patagonie et Ushuaia cette fin d’année puis le Grand Sud et la péninsule antarctique en début de l’an prochain.
Avant-hier Mardi 16 Septembre 2008 c’était l’accomplissement des mille et une dernières tâches avant l’appareillage de La Rochelle pour ce long périple : rangement et conditionnement des derniers cartons de pièces de rechanges, de vin et de bouquins, pose de mains courantes inox supplémentaires dans le cockpit, pose de dernières protections de cuir sur les ridoirs, installation d’une mini-antenne WiFi, mise en place sur les balcons des 4 enrouleurs nous permettant de stocker et manipuler les 400 mètres d’aussières flottantes nécessaires pour assurer la sécurité de Balthazar dans les mouillages ventés des régions australes, approvisionnement en vivres fraîches pour la huitaine de jours (après avoir embarqué au Crouesty, notre port d’attache, avant le Grand Pavois, près de 400 kg de denrées sèches) qui nous permettra de rejoindre Madère, notre première escale, approvisionnemnt de l’antifouling de notre prochain carénage en Amérique du Sud, plein d’eau et de gasoil, examen des cartes météo , etc…etc…
Les nombreux et vastes coffres de BALTHAZAR sont remplis à ras bord, et les autres volumes disponibles sous les planchers sont mis à contribution. Trois sacs de montagne (nous comptons faire bien sûr des randonnées ainsi qu’un peu d’escalade, l’escalade avec Claude Carrière du Pain de Sucre de Rio est au programme, et d’alpinisme randonnée au mont Hovgard en Antarctique) ont trouvé leur place sur un plancher habilement mis en place par Maurice (Lambelin), au dessus de l’arbre d’hélice et sous le groupe dans la salle des machines.
En fin nous étions prêt et nous nous sommes payé le luxe d’attendre un couple d’heures que la sortie du ponton soit libérée des multiples aussières des grandes unités voisines également exposées comme Balthazar au salon nautique du Grand Pavois. A 17h30 nous pouvions embouqué le chenal de sortie, salué et filmé par André (Van Gaver) installé sur le musoir de la jetée du port des Minimes, impatient d’embarquer en Octobre à Salvador de Bahia, et qui nous a donné un bon coup de main avec son enthousiasme habituel. Salut André et bonnes vendanges à La Bartavelle.
Je songe au milieu du golfe de Gascogne, avant que l’aube n’ apparaisse, à la préparation de cette belle navigation durant les deux années écoulées : la construction en Suisse normande, à Condé sur Noireau, terre natale de Dumont d’Urville, par l’excellent chantier Garcia de ce solide, confortable et très marin dériveur intégral en aluminium SALT 57’CC, aux nombreuses adaptations du design initial discutées avec l’architecte et le chantier pour bien répondre aux spécifications de mon programme de navigation qui comportaient une cinquantaine de pages de demandes ou spécifications particulières. Un grand merci et un grand coup de chapeau à GARCIA pour y avoir répondu avec patience et grand soin et pour avoir, fidèle à sa réputation légendaire, fourni des prestations de très grande qualité, que cela concerne l’architecture, le design, les aménagements ou la construction.
Je pense aussi aux trois mois écoulés depuis la livraison à Ouistreham à la fin Mai, qui ont permis en 1200 milles de navigation de parfaire la mise au point du bateau et de le prendre en main.
J’ai ce matin la sérénité du candidat qui a bien préparé son examen et qui se sent prêt. Mais il reste à passer l’examen et à faire face avec humilité aux aléas de ce genre de navigation ainsi qu’aux forces de l’Océan.
Justement le premier aléa survient quelques heures plus tard après avoir fait appel à la risée Perkins, le vent portant d’ENE se révélant trop paresseux. Le gasoil plein d’eau et de bactéries de fond de cuve avec lequel nous avions fait malencontreusement le premier plein à Deauville se rappelle à notre bon souvenir : l’alarme eau dans le gasoil, qui n’avait pas fonctionné lors de la galère que nous avions supporté dans le Solent en Juin (purges répétées des filtres Racor moteur, groupe, pompe de transfert du réservoir principal au réservoir en charge, changement du filtre fin moteur complètement obturé, purge jusqu’aux injecteurs…) mais que le chantier avait à ma demande remis en ordre fin Août au Crouesty, retentit désagréablement. Etant cette fois sur nos gardes les filtres Racor moteur et groupe sont vite purgés d’eau avant qu’ils ne soient saturés. Quelques heures de moteur plus loin rebelote. Est-ce le complément de plein de La Rochelle qui a remué les fonds ? Le changement d’assiette du bateau avec le chargement maximal ? Nous décidons de basculer l’alimentation du moteur sur le réservoir en charge de 70L de gasoil très propre (car alimenté par le circuit de retour de gasoil des injecteurs) et de faire régulièrement des transferts du gasoil contaminé du réservoir principal vers le réservoir en charge jusqu’à épuisement de celui-ci. Ainsi le moteur sera bien protégé par double préfiltrage et séparation d’eau (celui du filtre de la pompe de transfert et le sien, sans compter le filtre fin avant les injecteurs). En outre la purge régulière du filtre Racor de la pompe de transfert qui va faire cette épuration est très accessible sous la descente pour la surveillance et les purges. Enfin j’administre au réservoir principal une rasade de Dr Fuel.
Le vent faible d’ENE se reprend un peu dans la soirée et nous pouvons remettre en route à la voile Grand Largue pour doubler dans la nuit le Cap Finisterre. Nous voilà cap au SSE en route directe pour Madère et l’Atlantique Sud.
La journée de Vendredi 19 nous voit nous déhaler par petit vent plein arrière et beau temps. Avant l’aube du jour suivant je rêve devant ce spectacle toujours merveilleux des constellations qui peuplent le ciel et c’est avec regret que nous devons remettre en route le moteur, le vent étant encore défaillant. Les nombreux cargos que nous croisons, nous sommes au large de Porto, sont bien identifiés par le système AIS qui nous apporte une sécurité et un confort remarquables vis-à-vis des poids lourds de la mer.
Je souris à la pensée contradictoire et naïve de ces navigateurs qui partent autour du monde en vilipendant la civilisation moderne tout en embarquant sur des voiliers pétris, comme leur être, comme leurs habits , leur nourriture, leurs médicaments de technologies ultramodernes. Ils oublient les fantastiques trésors de l’intelligence humaine et de la coopération internationale qu’il faut mettre en oeuvre par exemple pour délivrer à coup sûr sur mon PC quand je le souhaite et en moins de 2 mn les cartes prévisionnelles des vents et isobares de la zone que je désigne d’un simple mouvement de la souris : mise en place et entretiens de millions de mesures de température, pressions, vents, hygrométrie autour du monde, sur les océans, sur la Terre et dans l’atmosphère, permettant d’initialiser et recaler, après concentration de ces mesures en temps quasi réel dans les plus puissants ordinateurs des grands offices météorologiques mondiaux, des modèles de l’atmosphère et des océans extrêmement complexes et qui décomposent le milieu en petits cubes toujours plus fins pour prendre en compte les phénomènes locaux , transmission par des constellations de satellites qu’il faut construire, lancer par des fusées très sophistiquées et maintenir en permanence en orbite, réception à bord par une petite antenne sur le portique arrière et un simple téléphone satellite de fichiers compressés GRIB, logiciels de décodage etc…etc… S’ils veulent être honnêtes et cohérents avec leur pensée il faut qu’ils partent sur des voiliers en bois, avec des bouts en chanvre, des cap-de-mouton en guise de ridoirs, des voiles en lin, des lampes à huile, à la rigueur avec un sextant (mais quel signal horaire vont-ils utiliser pour déterminer leur longitudes sachant qu’une erreur de 4s sur le temps donne une erreur d’un mille sur le point ? une montre à quartz avec recalage radio ?), sans chauffage, sans batteries ni frigidaires etc…Je n’en connais pas beaucoup.
Je considère pour ma part que j’ai beaucoup de chance de vivre dans la civilisation moderne héritière des lumières de la pensée humaine même si certains excès m’irritent comme tout le monde. Cela ne nous empêche pas de beaucoup apprécier l’aventure, le silence ou le bruit de la mer, les horizons gagnés, les spectacles sans cesse renouvelés de la nature ou le plaisir poétique de traverser l’Atlantique au sextant, GPS scotché, guidé par le soleil, les étoiles ou les planètes et de voir se lever à l’horizon dans la nuit à l’heure et au gisement annoncé à l’équipage le phare de la Désirade annonçant l’atterrissage sur la Guadeloupe après le léger doute intérieur, secret du bon navigateur : cette fois me serais-je trompé ?
Nous bénéficions toujours d’un temps splendide et ce Lundi matin 22 Septembre nous filons à 7 nœuds au largue cap sur Madère que nous devrions atteindre Mercredi. Hier un petit canari égaré et épuisé est venu se poser sur le bateau. Comme la plupart du temps dans ces cas là ils n’ont plus la force de se nourrir . Il est malheureusement mort dans la nuit. Il était bien attendrissant. La température monte régulièrement, 25° dans le carré, 27° dans l’abri du cockpit nous rappelant que le soleil se rapproche du zénith en descendant vers le Sud. Pierre et Elizabeth (Dubos) aperçoivent un très gros dos gris, baleine ou cachalot, la distance ne leur permettant pas d’identifier la nageoire dorsale.
Les multiples travaux du bord et les problèmes de gasoil ne nous ont pas laissé le loisir ni la motivation de sortir cannes et leurres. Les thons ont de la chance mais nous comptons bien nous rattraper sur les dorades coryphènes après Madère.
Nuit d’un noir opaque, ciel bien étoilé, mer paisible avec un courant légèrement défavorable. Le vent faiblissant à nouveau nous mettons le moteur en route à l’heure du petit déjeuner. Le moteur ayant été remis sur réservoir principal alarmes eau dans gasoil et purges successives du filtre décanteur se succèdent. L’eau après décantation semble bien avoir un goût salé. Les alarmes ont pris un rythme régulier avec marche d’une vingtaine de minutes entre deux purges. Nous sommes devenus les champions de la vitesse de purge mais le doute n’est plus permis : nous avons une entrée d’eau de mer régulière dans le réservoir et le plein de Deauville ne peut plus expliquer ce qui nous arrive, ayant fait 1200 milles de croisière sans problème depuis la galère du Solent. Je vais pour la deuxième fois examiner le nable qui ne décèle rien d’anormal et profitant que le pont est sec je l’ouvre avec difficulté alors que je l’avais serré modérément comme d’habitude à La Rochelle. A ma stupéfaction j’ai du mal à retirer le bouchon si forte est la dépression qui fait s’engouffrer l’air en sifflant. Caramba ou plutôt Eureka ! Le reniflard a un problème et tout de suite je pense à une aspiration d’eau de mer par ses soins. Je me précipite sur la documentation et découvre, stupéfait mais heureux d’avoir compris donc résolu notre problème, un reniflard qui ressort dans le logement de l’échelle de bain sous la dernière marche de la jupe. J’appelle par liaison satellite Christophe, excellent compagnon du chantier Garcia, qui me confirme qu’il n’y a pas d’erreur sur le plan et qui en remet une couche en m’indiquant que le reniflard du réservoir d’eau douce débouche également là. L’eau du bord était devenue effectivement imbuvable ces derniers jours ! Il est comme moi catastrophé de cette bourde, piégé par le souci d’avoir avec ce même tuyau une surverse correcte du gasoil en cas de débordement du réservoir, et ayant oublié qu’au moteur la poussée de l’hélice fait remonter le niveau de la mer sur l’arrière au niveau de cette jupe basse qui est souvent balayée par l’eau au niveau de sa dernière marche, en particulier, ce qui est le cas, lorsque le bateau est à son déplacement maximal. Je ne lui en veux pas et nous règlerons cela au retour autour d’un bon repas ! Tels des shaddocks nous purgions, nous purgions, nous purgions…..la mer. Deux coups de cutter en haut du col de cygne dans le coffre arrière tribord pour le gasoil, bâbord pour l’eau ont vite fait de rétablir la situation et après trois purges résiduelles et de plus en plus espacées tout rentre dans l’ordre. Quelle affaire ! Nous en rigolons encore (a posteriori quand même). Il n’y avait pas plus d’eau dans le gasoil à Deauville, au Crouesty qu’à La Rochelle. La mer suffisait à nos besoins de purges.
Nous arrivons en douceur à la voile, appuyé par moment par le moteur, remontant au près une petite brise du Sud qui nous apporte la chaleur. Nous apercevons en fin de nuit le feu trois éclats 15s d’Olma Island qui déborde à l’Est Porto Santo. Le jour se lève nous dévoilant Porto Santo puis la silhouette massive de Madère, volcan surgissant de la mer ( à moins de 5 milles des côtes il y a encore plusieurs milliers de mètres de profondeur).
Longeant ces falaises rougeoyantes ou sombres parmi les plus élevées au monde nous jetons l’ancre dans le port de Funchal, la petite marina étant saturée, à 16 heures ce Mercredi 24 Septembre.
Nous avons parcouru 1170 milles depuis La Rochelle par petit temps mais couvert quand même avec l’aide des risées Perkins quand le loch descendait en dessous de 3,5 nœuds notre moyenne habituelle de 150 milles par jour, base de la planification de mes croisières.
Le soir nous fêtons dans un restaurant portugais sympathique notre performance de shaddocks des mers et sommes heureux de retrouver nos couchettes pour une grosse nuit au calme
Expédié de Funchal, île de Madère, le Jeudi 25 Septembre 2008
aux équipier(e)s, parents et amis qui ont la gentillesse de s’intéresser à nos aventures marines
équipage de Balthazar : Frédéric Jean-Pierre d’Allest, Pierre et Elizabeth Dubos, Michèle Durand, Jean-Pierre Merle